L’arrestation de l’Abbé Bornet eut lieu le mercredi 31 mai 1944, aux alentours de 13 heures.
Elle semble avoir été menée très rapidement : moins d’une demi-heure en tout entre l’arrivée du convoi dans le haut du bourg et son départ vers Nevers au hameau de l’Échenault.
Son mode opératoire et son déroulement indiquent clairement deux choses :
Les auteurs de cette arrestation ne souhaitaient pas « s’éterniser » sur place, ce qui est un révélateur de l’insécurité ressentie par l’occupant dans l’environnement montagnard du haut Morvan à cette époque.
Pour cette raison, l’arrestation semble avoir été très soigneusement préparée, presque minutée, ce qui implique un bon niveau d’information en amont.
Ce dernier point peut impliquer l’intervention d’informateurs connaissant les habitudes de l’Abbé Bornet. Il est possible d’en déduire que cette opération revêtait une certaine importance pour l’occupant. Elle a été conçue pour aboutir, bien sûr, mais également pour obtenir un résultat : l’obtention de nouvelles informations rendue possible grâce à ces arrestations.
On peut aussi noter que les témoignages ci-dessous laissent très fortement entendre que l’Abbé Bornet savait qu’il était directement menacé : il avait fait savoir, à plusieurs reprises, dans les derniers jours du mois de mai 1944, à des enfants qui attendaient leur communion, qu’il ne pourrait pas assurer ces cérémonies ou leur préparation.
Joseph Loiseau, de Saint-Prix se souvient en effet : « C’est donc en 1944, en revenant du catéchisme, qu’il me dit : “Tu sais, je ne pourrai pas te faire communier”, mais sans me dire la raison. »
Il avait également déclaré à Madeleine Chauvin Roguet : « Vous n’aurez peut-être pas trois jours de retraite. » Aux questions des enfants qui ne comprenaient pas, il répondit : « Mes enfants, vous ne savez pas ce qui se passe… »
Quelques jours plus tard, il était arrêté…
Sachant donc très certainement cela, et l’anticipant par conséquent, il n’avait pas changé ses habitudes ni ses occupations, en toute connaissance de cause. C’est donc avec une quasi-certitude que l’on peut affirmer qu’il avait compris et accepté ce qui se préparait, si bien qu’il a conservé sa manière habituelle de vivre, et que c’est ce qui a permis à l’opération militaire du 31 mai d’être une réussite pour les forces d’occupation.
Voici un récit qu’il est possible de faire de cette arrestation à partir des témoignages des enfants qui étaient présents et de diverses sources contemporaines de l’événement.
Ce mercredi 31 mai 1944 était une journée très ensoleillée, ordinaire et a priori paisible pour le village de Glux-en-Glenne, malgré les tensions qui devenaient de plus en plus palpables, à quelques jours du débarquement des Alliés en Normandie, et qui préfiguraient le grand basculement qui était sur le point d’advenir en France et en Europe.
C’était l’heure du déjeuner, un jour d’école, il était une heure moins le quart, c’est à cet instant précis que l’opération a débuté pour les habitants de Glux.
Certains enfants qui habitaient trop loin pour rentrer chez eux pour le repas étaient restés à l’école, située dans le haut du village, pour manger sur place, chacun ayant apporté son panier. Ce sont eux qui, les premiers, ont vu les Traction arriver de Nevers par la route d’Anverse.
Parmi ces enfants, Madeleine Chauvin Roguet se souvient : « Nous avions juste terminé le déjeuner du midi. Nous étions assis sur le mur, quand soudain, nous avons vu apparaître les voitures allemandes qui défilaient à toute vitesse. »
Cette arrivée par le haut du bourg, alors que la cure se trouvait dans le bas du village, indique une connaissance précise des lieux et une volonté d’agir par surprise et avec rapidité tout en pouvant se dégager facilement, en cas de besoin, par le bas du village, dans le sens de la descente. Il est à noter, qu’à l’époque, beaucoup de routes n’étaient pas goudronnées, ce qui était le cas de celle qui venait d’Anverse.
L’opération était donc conçue pour être rapide, précise et efficace, et pour présenter pour ses auteurs le moins de danger possible.
À 12 h 45, selon un courrier de l’Abbé Montaillet, les soldats ont sauté des voitures avant même qu’elles ne s’arrêtent au bas du village, encerclant immédiatement la cure et la maison voisine d’Émile Blanchot.
Une mitrailleuse fut installée au carrefour au-dessus de la cure et des sentinelles armées postées pour empêcher quiconque de s’approcher ou de s’enfuir des maisons concernées.
Des enfants déjeunaient dans certaines maisons du bourg, ils avaient eux aussi leur panier. Il faut dire qu’il y avait beaucoup d’enfants à l’époque dans la commune.
Quelques enfants étaient présents à la cure, avec leurs paniers, pour déjeuner. Parmi eux, Georges Michaud de qui proviennent les détails suivants rapportés par l’Abbé Alexandre le 13 juin 2004 à l’occasion du 60e anniversaire de la mort de l’Abbé Bornet :
« Tout à coup, la maison est cernée par des soldats allemands. L’Abbé Bornet, ancien officier, comprend tout de suite la gravité de la situation. Il recommande aux enfants : “Surtout, ne bougez pas !” »
Roger Baret, dans la maison voisine, se souvient :
« Nous déjeunions chez le voisin de l’Abbé Bornet, M. Émile Blanchot, arrêté le même jour. Les deux enfants de M. Blanchot, Pierrot et moi-même, nous avons été priés de sortir dehors, puis les Allemands nous ont plaqués le long du mur longeant la route, les visages tournés contre le mur, les mains en l’air. Avec une grande frayeur, nous étions entourés par les Allemands armés de leurs mitraillettes. Les minutes semblaient trop longues, le plus jeune enfant et moi-même avons pris le risque de fuir, nous avons regagné l’école à toute allure, par les prés voisins. »
Présente elle aussi dans la maison d’Émile Blanchot, la sœur de Roger, Raymonde, plus âgée et très marquée par l’événement, précise :
« Nous étions quatre enfants à déjeuner, Pierrot, Robert, les enfants d’Émile, moi et mon frère. Nous avons été saisi d’une grande frayeur quand les militaires allemands ont pénétré dans la maison. Nous avons été priés de sortir, puis ils nous ont plaqués le long du mur longeant la route, obligés à maintenir les mains en l’air, entourés par les Allemands, armés de mitraillettes.
L’atroce calvaire pour moi est resté inoubliable, ce qui m’avait encore plus effrayée, c’est quand j’ai vu sortir M. Blanchot, les mains derrière la tête avec les soldats en armes, je sentais mes jambes flageoler. »
Les deux plus jeunes enfants avaient pris le risque de fuir. Pierrot et Raymonde avaient réussi à tenir jusqu’à la fin de l’arrestation.
Irène Fourcroy Sekulova avait mangé chez elle, à Villechaise, et retournait à ce moment-là à l’école, elle raconte :
« Le jour de son arrestation, nous allions à l’école, nous avons vu les Allemands à proximité du presbytère emmenant notre cher curé. C’était la panique et une grande tristesse. »
Monique Davaut était dans le bourg :
« J’étais à Glux, employée à la distribution des tickets de ravitaillement quand nous avons vu descendre les camions d’Allemands qui se sont dispersés dans le bourg. C’est le maire, M. Thomas, qui s’est étonné de voir les soldats en armes. »
Yvonne Joyeux Férard déjeunait avec ses frères et sœurs chez Mme Devillechaise, à quelques mètres du presbytère :
« Tout de suite nous avons été alertés par la présence de soldats allemands entourant le presbytère, nous avions aussi reçu le signal de ne pas sortir, cela pouvait être tragique. »
Roger Marceau, qui remontait le chemin à côté de la cure avec son père, accompagné de Jean-Marie Berthier, cultivateur qui revenait de travailler de ses champs, raconte :
« Nous revenions de la forêt où nous avions été préparer la provision de bois pour l’hiver.
Quand soudain nous avons été surpris de voir les soldats en armes entourer le presbytère. J’étais jeune, et on m’a prié de rester au milieu de mon père et le voisin, car si les hommes de l’ombre (la Résistance) qui, sans doute, rôdaient dans la forêt voisine, si la rencontre avait lieu, cela aurait pu être tragique. »
Tout cela s’est passé en quelques minutes, ces témoignages sont donc presque simultanés.
L’Abbé Montaillet indique dans le même courrier que l’officier, suivi de son interprète, était entré dans la cure et avait procédé à l’arrestation.
« On ignore ce qui s’est passé, la bonne ayant fui le presbytère. 1 heure. L’Abbé Bornet, une musette à l’épaule et en manteau quitte sa chère maison. Il aperçoit sa bonne, lui dit : “Au revoir, Jeanne”, embrasse quelques enfants qui pleuraient et c’est le départ. »
Yvonne Joly précise : « À son départ précipité du presbytère, il confie son petit chien Poutiou à sa servante, Jeanne Cloix en ajoutant qu’il saurait se taire. »
Cette opération visait principalement l’Abbé Bornet, sans équivoque, mais elle concernait également d’autres personnes, et en premier lieu Émile Blanchot, ami et voisin de l’Abbé.
Lui aussi fut emmené à Nevers, puis à Chalon-sur-Saône où il fut fusillé le 22 juin 1944. Son rôle dans la Résistance relevait principalement, semble-t-il, du ravitaillement des maquis.
Philippe de Verclos, alors âgé de 17 ans, semblait également visé par cette rafle. Questionné par les soldats allemands qui le recherchaient dans le bourg, il eut la présence d’esprit de répondre avec l’accent morvandiau, ce qui lui permit d’échapper à une arrestation, les soldats ayant a priori peu de temps à consacrer à des investigations plus poussées.
Le convoi repart alors sans attendre pour Nevers en empruntant la route qui mène à l’Échenault et au Beuvray par le bas du village.
Thérèse Portrat, qui habitait dans ce hameau, raconte les derniers instants de l’Abbé Bornet à Glux, près de la croix de l’Échenault :
« Journées de grande inquiétude dans la région. Notre maison est située au hameau de l’Échenault, en bordure de route. Nos portes de communication avec l’extérieur se trouvent en hauteur au sommet d’un balcon avec de nombreuses marches.
Ce jour je me trouvais donc à l’extérieur, ce qui m’avait permis de voir les Traction avant comme on les appelait à cette époque. Tout d’abord j’ai été surprise de voir défiler ces voitures noires.
Une première, dans la deuxième j’ai très bien reconnu l’Abbé Bornet, au centre, entouré par les soldats allemands, puis une troisième et une quatrième avec sans doute son voisin, M. Blanchot Émile, arrêté ce même jour.
Cela se se passait aux alentours de midi. Mes parents avaient une scierie située au pied du mont Beuvray, tout près de la forêt. Les ouvriers employés par mon père venaient pour le déjeuner, les voitures allemandes les ont croisés.
Ils ont été surpris de les voir ralentir. L’un d’eux à pu entendre leur conversation : “Qui sont ces gens-là ?”, il a entendu la réponse donnée par le prêtre, il leur a dit : “Ce sont des ouvriers qui viennent de la scierie.” »
Est-ce qu’ils avaient la crainte de rencontrer des maquisards à proximité de la forêt ? Car c’est à peu près sûr qu’il y en avait.
Après cette conversation, ils ont poursuivi leur chemin en prenant la route longeant le mont Beuvray. »
Signe d’une tension générale, Lucien et Joseph Blanchot, dans le centre du bourg, s’étaient précipités dans une ouche en contrebas de leur maison pour se dérober à la vue des soldats.
Dans ces faits émerge un point important, qui est le contraste entre :
- d’une part, cette tension ambiante, générale, ressenties aussi par les auteurs de l’arrestation, pressés d’en finir et aux aguets, la panique et l’effroi compréhensibles des témoins, notamment les jeunes enfants ;
- et d’autre part le calme de l’Abbé Bornet qui, en premier lieu pense à la sécurité des enfants au moment où les soldats font irruption, puis les rassure et embrasse ceux qui pleuraient au moment du départ, dit simplement « au revoir » à sa bonne et lui confit son fidèle petit chien Poutiou en ajoutant avec un certain humour : « Il saura se taire », et qui répond enfin calmement à ses ravisseurs qui, inquiets, le questionnent, et les rassure à leur tour sur les gens qui venaient du pied du Beuvray.
À aucun moment, il ne semble manifester de nervosité ou de stress, ni de surprise par la tournure que prennent les événements. Il semble toujours, au contraire, être maître de lui-même, conscient et comprenant parfaitement ce qui arrive, ce qui se traduit notamment par la grande attention qu’il porte alors aux autres, enfants et adultes.
Cette situation montre qu’il était et s’était préparé à cet évènement : moralement, par l’engagement de toute sa vie, et psychologiquement, par la connaissance de certaines informations sur ce risque précis.
Le convoi prend alors la route qui longe le Beuvray pour retourner à Nevers par un autre chemin, ce qui confirme le caractère très planifié de l’opération.
Ce chemin, il le pressent certainement déjà, le mènera à un double sacrifice et à un double martyre, celui de la Foi et celui de la Résistance, tout deux profondément liés par l’amour du prochain.
Sources :
En cours : témoignages, lettre de l’Abbé Montaillet
Documents (photographies et cartes)