Chalon-sur-Saône le 17 juin 1944
Monsieur le Vicaire Général,
C’est avec un empressement ému et fraternel que nous avons rendu les derniers devoirs à la triste dépouille mortelle du pauvre Monsieur l’Abbé Bornet. Il y a huit jours aujourd’hui au matin qu’on portait le pauvre victime à la mort de l’hôpital.
Je me disposais à accompagner un mort au cimetière. Je m’en fus tout de suite reconnaître le cadavre.
À la soutane et à la douillette qui avait été jetées sur lui, je reconnus tout de suite que c’était bien le cadavre d’un ecclésiastique. Mais pas un seul papier qui pu nous dire quel était ce prêtre.
Je fis immédiatement prévenir la Mère Supérieur de l’hôpital, qui, vous le devinez bien, avec tout le respect et tout le dévouement que l’on peut déployer en pareille circonstance, procéda avec une autre religieuse à la toilette mortuaire du pauvre abbé.
Au retour du cimetière, je m’en fus directement au Pompes funèbres, car c’étaient elles qui l’avaient apporté à la morgue. Monsieur le Directeur devait certainement posséder les renseignements voulus. C’est par lui que j’appris que le défunt était M. l’abbé, Camille Bornet.
Je rentrais aussitôt à l’hôpital et par téléphone mandais à M. le Provicaire de vouloir bien venir à l’hôpital ou bien d’envoyer un de ses vicaire pour une communication urgente et très importante.
Ce fut l’abbé Rob, précédemment secrétaire particulier de Mgr Lebrun, qui vint et qui nous dit qu’il connaissait de nom un Monsieur l’abbé Bornet, curé de Glux et desservant en même temps la paroisse de Saint-Prix, et que ce pourrait bien être lui qui était là étendu sur cette froide pierre de la morgue. Hélas ! C’était bien lui.
Monsieur le Vicaire Général, vous connaissez le reste par la lettre de M. le Provicaire de Saint-Vincent.
Monsieur l’abbé eut des honneurs et des obsèques dignes de son sacerdoce et de son sacrifice.
Et si une publicité plus étendue eut été possible, c’est toute la ville de Chalon qui eut pris part aux funérailles du prêtre, du prisonnier tombé pour son pays.
La cathédrale de Saint-Vincent aurait été trop petite pour contenir la foule pour témoigner de son respect et de sa compatissante sympathie. Mais nous, prêtres de Chalon, nous étions tous présents.
Nous comprenons, Monsieur le Vicaire Général, votre profonde tristesse et celle de son excellence Monseigneur l’Évêque de Nevers. L’épreuve ne pouvait guère être plus dure pour un cœur d’Évêque.
Il ne m’est malheureusement pas possible de vous fournir d’autres renseignements sur la fin tragique du pauvre abbé.
Mais, pour avoir passé moi-même par la même épreuve, je sais par expérience tout ce que l’on peut souffrir dans un cachot.
Le bon Dieu, s’y fait sentir par des grâces extraordinaires, des grâces qu’il ne refuse à personne, surtout pas à un prêtre.
Donc il faut chercher ailleurs d’autres explications à pareille fin. Monsieur le Vicaire Général me comprendra aisément.
Laissez-moi vous dire encore une fois combien mon émotion fut grande devant le cadavre et la figure couverte de sang du pauvre abbé Bornet, et combien ces jours-ci j’ai prié pour ce cher confrère dans le sacerdoce le Cœur de Jésus si bon, si compatissant, si miséricordieux pour ses Prêtres.
Veillez agréer, Monsieur le Vicaire Général, l’hommage de mon plus profond respect, en même tant que celui de mes sympathies les plus attristées.
Chouard (?)
Aumônier
Hôpital
Chalon/S.

