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Arrestation de l’Abbé Bornet

L’arrestation de l’Abbé Bornet eut lieu le mercredi 31 mai 1944, aux alentours de 13 heures.

Elle semble avoir été menée très rapidement : moins d’une demi-heure en tout entre l’arrivée du convoi dans le haut du bourg et son départ vers Nevers au hameau de l’Échenault.

Son mode opératoire et son déroulement indiquent clairement deux choses :

Les auteurs de cette arrestation ne souhaitaient pas « s’éterniser » sur place, ce qui est un révélateur de l’insécurité ressentie par l’occupant dans l’environnement montagnard du haut Morvan à cette époque.

Pour cette raison, l’arrestation semble avoir été très soigneusement préparée, presque minutée, ce qui implique un bon niveau d’information en amont.

Ce dernier point peut impliquer l’intervention d’informateurs connaissant les habitudes de l’Abbé Bornet. Il est possible d’en déduire que cette opération revêtait une certaine importance pour l’occupant. Elle a été conçue pour aboutir, bien sûr, mais également pour obtenir un résultat : l’obtention de nouvelles informations rendue possible grâce à ces arrestations.


On peut aussi noter que les témoignages ci-dessous laissent très fortement entendre que l’Abbé Bornet savait qu’il était directement menacé : il avait fait savoir, à plusieurs reprises, dans les derniers jours du mois de mai 1944, à des enfants qui attendaient leur communion, qu’il ne pourrait pas assurer ces cérémonies ou leur préparation.

Joseph Loiseau, de Saint-Prix se souvient en effet : « C’est donc en 1944, en revenant du catéchisme, qu’il me dit : “Tu sais, je ne pourrai pas te faire communier”, mais sans me dire la raison. »

Il avait également déclaré à Madeleine Chauvin Roguet : « Vous n’aurez peut-être pas trois jours de retraite. » Aux questions des enfants qui ne comprenaient pas, il répondit : « Mes enfants, vous ne savez pas ce qui se passe… »

Quelques jours plus tard, il était arrêté…


Sachant donc très certainement cela, et l’anticipant par conséquent, il n’avait pas changé ses habitudes ni ses occupations, en toute connaissance de cause. C’est donc avec une quasi-certitude que l’on peut affirmer qu’il avait compris et accepté ce qui se préparait, si bien qu’il a conservé sa manière habituelle de vivre, et que c’est ce qui a permis à l’opération militaire du 31 mai d’être une réussite pour les forces d’occupation.


Voici un récit qu’il est possible de faire de cette arrestation à partir des témoignages des enfants qui étaient présents et de diverses sources contemporaines de l’événement.

Ce mercredi 31 mai 1944 était une journée très ensoleillée, ordinaire et a priori paisible pour le village de Glux-en-Glenne, malgré les tensions qui devenaient de plus en plus palpables, à quelques jours du débarquement des Alliés en Normandie, et qui préfiguraient le grand basculement qui était sur le point d’advenir en France et en Europe.

C’était l’heure du déjeuner, un jour d’école, il était une heure moins le quart, c’est à cet instant précis que l’opération a débuté pour les habitants de Glux.

Certains enfants qui habitaient trop loin pour rentrer chez eux pour le repas étaient restés à l’école, située dans le haut du village, pour manger sur place, chacun ayant apporté son panier. Ce sont eux qui, les premiers, ont vu les Traction arriver de Nevers par la route d’Anverse.

Parmi ces enfants, Madeleine Chauvin Roguet se souvient : « Nous avions juste terminé le déjeuner du midi. Nous étions assis sur le mur, quand soudain, nous avons vu apparaître les voitures allemandes qui défilaient à toute vitesse. »

Cette arrivée par le haut du bourg, alors que la cure se trouvait dans le bas du village, indique une connaissance précise des lieux et une volonté d’agir par surprise et avec rapidité tout en pouvant se dégager facilement, en cas de besoin, par le bas du village, dans le sens de la descente. Il est à noter, qu’à l’époque, beaucoup de routes n’étaient pas goudronnées, ce qui était le cas de celle qui venait d’Anverse.

L’opération était donc conçue pour être rapide, précise et efficace, et pour présenter pour ses auteurs le moins de danger possible.

À 12 h 45, selon un courrier de l’Abbé Montaillet, les soldats ont sauté des voitures avant même qu’elles ne s’arrêtent au bas du village, encerclant immédiatement la cure et la maison voisine d’Émile Blanchot.

Une mitrailleuse fut installée au carrefour au-dessus de la cure et des sentinelles armées postées pour empêcher quiconque de s’approcher ou de s’enfuir des maisons concernées.

Des enfants déjeunaient dans certaines maisons du bourg, ils avaient eux aussi leur panier. Il faut dire qu’il y avait beaucoup d’enfants à l’époque dans la commune.

Quelques enfants étaient présents à la cure, avec leurs paniers, pour déjeuner. Parmi eux, Georges Michaud de qui proviennent les détails suivants rapportés par l’Abbé Alexandre le 13 juin 2004 à l’occasion du 60e anniversaire de la mort de l’Abbé Bornet :

« Tout à coup, la maison est cernée par des soldats allemands. L’Abbé Bornet, ancien officier, comprend tout de suite la gravité de la situation. Il recommande aux enfants : “Surtout, ne bougez pas !” »

Roger Baret, dans la maison voisine, se souvient :

« Nous déjeunions chez le voisin de l’Abbé Bornet, M. Émile Blanchot, arrêté le même jour. Les deux enfants de M. Blanchot, Pierrot et moi-même, nous avons été priés de sortir dehors, puis les Allemands nous ont plaqués le long du mur longeant la route, les visages tournés contre le mur, les mains en l’air. Avec une grande frayeur, nous étions entourés par les Allemands armés de leurs mitraillettes. Les minutes semblaient trop longues, le plus jeune enfant et moi-même avons pris le risque de fuir, nous avons regagné l’école à toute allure, par les prés voisins. »

Présente elle aussi dans la maison d’Émile Blanchot, la sœur de Roger, Raymonde, plus âgée et très marquée par l’événement, précise :

« Nous étions quatre enfants à déjeuner, Pierrot, Robert, les enfants d’Émile, moi et mon frère. Nous avons été saisi d’une grande frayeur quand les militaires allemands ont pénétré dans la maison. Nous avons été priés de sortir, puis ils nous ont plaqués le long du mur longeant la route, obligés à maintenir les mains en l’air, entourés par les Allemands, armés de mitraillettes.
L’atroce calvaire pour moi est resté inoubliable, ce qui m’avait encore plus effrayée, c’est quand j’ai vu sortir M. Blanchot, les mains derrière la tête avec les soldats en armes, je sentais mes jambes flageoler. »

Les deux plus jeunes enfants avaient pris le risque de fuir. Pierrot et Raymonde avaient réussi à tenir jusqu’à la fin de l’arrestation.

Irène Fourcroy Sekulova avait mangé chez elle, à Villechaise, et retournait à ce moment-là à l’école, elle raconte :

« Le jour de son arrestation, nous allions à l’école, nous avons vu les Allemands à proximité du presbytère emmenant notre cher curé. C’était la panique et une grande tristesse. »

Monique Davaut était dans le bourg :

« J’étais à Glux, employée à la distribution des tickets de ravitaillement quand nous avons vu descendre les camions d’Allemands qui se sont dispersés dans le bourg. C’est le maire, M. Thomas, qui s’est étonné de voir les soldats en armes. »

Yvonne Joyeux Férard déjeunait avec ses frères et sœurs chez Mme Devillechaise, à quelques mètres du presbytère :

« Tout de suite nous avons été alertés par la présence de soldats allemands entourant le presbytère, nous avions aussi reçu le signal de ne pas sortir, cela pouvait être tragique. »

Roger Marceau, qui remontait le chemin à côté de la cure avec son père, accompagné de Jean-Marie Berthier, cultivateur qui revenait de travailler de ses champs, raconte :

« Nous revenions de la forêt où nous avions été préparer la provision de bois pour l’hiver.

Quand soudain nous avons été surpris de voir les soldats en armes entourer le presbytère. J’étais jeune, et on m’a prié de rester au milieu de mon père et le voisin, car si les hommes de l’ombre (la Résistance) qui, sans doute, rôdaient dans la forêt voisine, si la rencontre avait lieu, cela aurait pu être tragique. »

Tout cela s’est passé en quelques minutes, ces témoignages sont donc presque simultanés.

L’Abbé Montaillet indique dans le même courrier que l’officier, suivi de son interprète, était entré dans la cure et avait procédé à l’arrestation.

« On ignore ce qui s’est passé, la bonne ayant fui le presbytère. 1 heure. L’Abbé Bornet, une musette à l’épaule et en manteau quitte sa chère maison. Il aperçoit sa bonne, lui dit : “Au revoir, Jeanne”, embrasse quelques enfants qui pleuraient et c’est le départ. »

Yvonne Joly précise : « À son départ précipité du presbytère, il confie son petit chien Poutiou à sa servante, Jeanne Cloix en ajoutant qu’il saurait se taire. »

Cette opération visait principalement l’Abbé Bornet, sans équivoque, mais elle concernait également d’autres personnes, et en premier lieu Émile Blanchot, ami et voisin de l’Abbé.

Lui aussi fut emmené à Nevers, puis à Chalon-sur-Saône où il fut fusillé le 22 juin 1944. Son rôle dans la Résistance relevait principalement, semble-t-il, du ravitaillement des maquis.

Philippe de Verclos, alors âgé de 17 ans, semblait également visé par cette rafle. Questionné par les soldats allemands qui le recherchaient dans le bourg, il eut la présence d’esprit de répondre avec l’accent morvandiau, ce qui lui permit d’échapper à une arrestation, les soldats ayant a priori peu de temps à consacrer à des investigations plus poussées.

Le convoi repart alors sans attendre pour Nevers en empruntant la route qui mène à l’Échenault et au Beuvray par le bas du village.

Thérèse Portrat, qui habitait dans ce hameau, raconte les derniers instants de l’Abbé Bornet à Glux, près de la croix de l’Échenault :

« Journées de grande inquiétude dans la région. Notre maison est située au hameau de l’Échenault, en bordure de route. Nos portes de communication avec l’extérieur se trouvent en hauteur au sommet d’un balcon avec de nombreuses marches.

Ce jour je me trouvais donc à l’extérieur, ce qui m’avait permis de voir les Traction avant comme on les appelait à cette époque. Tout d’abord j’ai été surprise de voir défiler ces voitures noires.

Une première, dans la deuxième j’ai très bien reconnu l’Abbé Bornet, au centre, entouré par les soldats allemands, puis une troisième et une quatrième avec sans doute son voisin, M. Blanchot Émile, arrêté ce même jour.

Cela se se passait aux alentours de midi. Mes parents avaient une scierie située au pied du mont Beuvray, tout près de la forêt. Les ouvriers employés par mon père venaient pour le déjeuner, les voitures allemandes les ont croisés.

Ils ont été surpris de les voir ralentir. L’un d’eux à pu entendre leur conversation : “Qui sont ces gens-là ?”, il a entendu la réponse donnée par le prêtre, il leur a dit : “Ce sont des ouvriers qui viennent de la scierie.” »

Est-ce qu’ils avaient la crainte de rencontrer des maquisards à proximité de la forêt ? Car c’est à peu près sûr qu’il y en avait.

Après cette conversation, ils ont poursuivi leur chemin en prenant la route longeant le mont Beuvray. »

Signe d’une tension générale, Lucien et Joseph Blanchot, dans le centre du bourg, s’étaient précipités dans une ouche en contrebas de leur maison pour se dérober à la vue des soldats.


Dans ces faits émerge un point important, qui est le contraste entre :

  • d’une part, cette tension ambiante, générale, ressenties aussi par les auteurs de l’arrestation, pressés d’en finir et aux aguets, la panique et l’effroi compréhensibles des témoins, notamment les jeunes enfants ;
  • et d’autre part le calme de l’Abbé Bornet qui, en premier lieu pense à la sécurité des enfants au moment où les soldats font irruption, puis les rassure et embrasse ceux qui pleuraient au moment du départ, dit simplement « au revoir » à sa bonne et lui confit son fidèle petit chien Poutiou en ajoutant avec un certain humour : « Il saura se taire », et qui répond enfin calmement à ses ravisseurs qui, inquiets, le questionnent, et les rassure à leur tour sur les gens qui venaient du pied du Beuvray.

À aucun moment, il ne semble manifester de nervosité ou de stress, ni de surprise par la tournure que prennent les événements. Il semble toujours, au contraire, être maître de lui-même, conscient et comprenant parfaitement ce qui arrive, ce qui se traduit notamment par la grande attention qu’il porte alors aux autres, enfants et adultes.

Cette situation montre qu’il était et s’était préparé à cet évènement : moralement, par l’engagement de toute sa vie, et psychologiquement, par la connaissance de certaines informations sur ce risque précis.


Le convoi prend alors la route qui longe le Beuvray pour retourner à Nevers par un autre chemin, ce qui confirme le caractère très planifié de l’opération.


Ce chemin, il le pressent certainement déjà, le mènera à un double sacrifice et à un double martyre, celui de la Foi et celui de la Résistance, tout deux profondément liés par l’amour du prochain.

Sources :
En cours : témoignages, lettre de l’Abbé Montaillet
Documents (photographies et cartes)

1944.06.03 – Lettre de l’Abbé Bornet écrite à la prison de Nevers, adressée à sa gouvernante Jeanne Cloix

lettre écrite à la prison
de Nevers le 3 juin 1944

Adressée : à sa gouvernante
Jeanne Cloix à Glux (Nièvre)

Je suis victime dénonciation grave et mensongère
aggravée par déposition fausse (Émile).

Mettez-vous en relation avec Monsieur Pabion (?)
industriel, 5, rue du sort à Nevers, pour me faire parvenir
prison Nevers, linge et ravitaillement
pas mettre tabac, ni rien à cuire – mais beurre
fromage, miel, sucre, rillette, griaude, salé
gâteaux, pain, avons droit 3 colis par semaine
de 3 kg chaque.

Faites mon secrétaire pour argent.

Si malheur arrive il y a testament pour mère.
que volonté de Dieu soit faite, suis courageux
dans souffrances et prévisions – Écrivez à maman –
dites-lui ma tendresse infinie. Bonjour à tous

Pouvez m’écrire, mais que de temps en temps
dépensez ce que vous voudrez.

Ravitaillez largement si possible pour camarades
malheureux.

Meilleurs sentiments
C. B.


1944.06.17-Lettre de l’aumônier de l’hôpital de Chalon au Vicaire Général de Nevers

Chalon-sur-Saône le 17 juin 1944

Monsieur le Vicaire Général,

C’est avec un empressement ému et fraternel que nous avons rendu les derniers devoirs à la triste dépouille mortelle du pauvre Monsieur l’Abbé Bornet. Il y a huit jours aujourd’hui au matin qu’on portait le pauvre victime à la mort de l’hôpital.

Je me disposais à accompagner un mort au cimetière. Je m’en fus tout de suite reconnaître le cadavre.

À la soutane et à la douillette qui avait été jetées sur lui, je reconnus tout de suite que c’était bien le cadavre d’un ecclésiastique. Mais pas un seul papier qui pu nous dire quel était ce prêtre.

Je fis immédiatement prévenir la Mère Supérieur de l’hôpital, qui, vous le devinez bien, avec tout le respect et tout le dévouement que l’on peut déployer en pareille circonstance, procéda avec une autre religieuse à la toilette mortuaire du pauvre abbé.

Au retour du cimetière, je m’en fus directement au Pompes funèbres, car c’étaient elles qui l’avaient apporté à la morgue. Monsieur le Directeur devait certainement posséder les renseignements voulus. C’est par lui que j’appris que le défunt était M. l’abbé, Camille Bornet.

Je rentrais aussitôt à l’hôpital et par téléphone mandais à M. le Provicaire de vouloir bien venir à l’hôpital ou bien d’envoyer un de ses vicaire pour une communication urgente et très importante.

Ce fut l’abbé Rob, précédemment secrétaire particulier de Mgr Lebrun, qui vint et qui nous dit qu’il connaissait de nom un Monsieur l’abbé Bornet, curé de Glux et desservant en même temps la paroisse de Saint-Prix, et que ce pourrait bien être lui qui était là étendu sur cette froide pierre de la morgue. Hélas ! C’était bien lui.

Monsieur le Vicaire Général, vous connaissez le reste par la lettre de M. le Provicaire de Saint-Vincent.

Monsieur l’abbé eut des honneurs et des obsèques dignes de son sacerdoce et de son sacrifice.

Et si une publicité plus étendue eut été possible, c’est toute la ville de Chalon qui eut pris part aux funérailles du prêtre, du prisonnier tombé pour son pays.

La cathédrale de Saint-Vincent aurait été trop petite pour contenir la foule pour témoigner de son respect et de sa compatissante sympathie. Mais nous, prêtres de Chalon, nous étions tous présents.

Nous comprenons, Monsieur le Vicaire Général, votre profonde tristesse et celle de son excellence Monseigneur l’Évêque de Nevers. L’épreuve ne pouvait guère être plus dure pour un cœur d’Évêque.

Il ne m’est malheureusement pas possible de vous fournir d’autres renseignements sur la fin tragique du pauvre abbé.

Mais, pour avoir passé moi-même par la même épreuve, je sais par expérience tout ce que l’on peut souffrir dans un cachot.

Le bon Dieu, s’y fait sentir par des grâces extraordinaires, des grâces qu’il ne refuse à personne, surtout pas à un prêtre.

Donc il faut chercher ailleurs d’autres explications à pareille fin. Monsieur le Vicaire Général me comprendra aisément.

Laissez-moi vous dire encore une fois combien mon émotion fut grande devant le cadavre et la figure couverte de sang du pauvre abbé Bornet, et combien ces jours-ci j’ai prié pour ce cher confrère dans le sacerdoce le Cœur de Jésus si bon, si compatissant, si miséricordieux pour ses Prêtres.

Veillez agréer, Monsieur le Vicaire Général, l’hommage de mon plus profond respect, en même tant que celui de mes sympathies les plus attristées.

Chouard (?)
Aumônier
Hôpital
Chalon/S.


1944.06.15 – Lettre Jean de Verclos à l’évêque de Nevers

Glux 15/6/44

Monseigneur

C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la mort de Monsieur l’Abbé Bornet.

Cette triste nouvelle nous avait été rapportée déjà hier par ma fille, qui venait de passer à Saint-Gildard et aujourd’hui votre lettre nous en apporte la triste confirmation. Un de mes neveux a eu quelques précisions à l’évêché d’Autun. C’est par une autorisation spéciale de la Kommandantur, que l’aumônier de Chalon a pu téléphoner cette nouvelle.

L’Abbé Bornet aurait été trouvé étranglé lundi matin. Ce n’est pas la première fois que cela se produit à la prison de Chalon…

La population de Glux est très impressionnée par ce décès, car notre curé était extrêmement charitable et très aimé par tout le monde – il n’avait pas d’ennemis et pour beaucoup sa disparition sera une grosse peine.

Une de mes sœurs qui se trouve à Paris nous écrit, ne sachant pas encore ce décès, qu’on lui a parlé d’un religieux qui aurait besoin de se reposer et pourrait peut-être venir à la campagne. Cela pourrait-il vous aider à assurer le service paroissial de Glux ? Dans l’affirmative de quelle façon faut-il procéder ?

Veuillez recevoir, Monseigneur, l’expression de mon respectueux dévouement.

Jean de Verclos


Note : rép. 21/6/44

1944.06.10 – Lettre du curé de Saint-Vincent au vicaire général de Nevers, annonçant le décès de l’Abbé Bornet

Diocèse d’Autun
Église Cathédrale
de Saint-Vincent
Chalon-sur-Saône

Chalon, le 10 juin 1944


Monsieur de le Vicaire Général,

J’ai l’honneur de vous informer et la douleur surtout de vous annoncer, que M. l’Abbé Camille Bornet, né en avril 1896 à Champlemy – Nièvre, enfermé à la prison de Chalon, est décédé hier 9 juin à 23 h. La feuille délivrée par la prison allemande porte qu’il est mort de strangulation. Son corps est transporté à l’hôpital. Les funérailles auront lieu, je pense, mardi matin. Je ferai mon possible pour que son corps soit déposé à la cathédrale en attendant.

Je vous en avertis, parce que je suppose, d’après ce que me dit mon vicaire M. l’abbé Rob, que ce prêtre devait être curé de de Glux, au diocèse de Nevers.

Je ne sais depuis combien de temps il était à Chalon, ni pourquoi.

Je vous serais reconnaissant de me dire si ce prêtre est de votre diocèse et de faire le nécessaire pour avertir sa famille.

Veuillez agréer, Monsieur le Vicaire Général, l’expression de mes respectueux, sentiments.

Thiereau
curé de Saint-Vincent


1944.06.13 – Lettre du curé de Saint-Vincent au vicaire général de Nevers l’informant des funérailles de l’Abbé Bornet

Diocèse d’Autun
Église Cathédrale
de Saint-Vincent
Chalon-sur-Saône

Chalon, le 13 juin 1944


Monsieur le Vicaire Général,

Nous venons de rendre les derniers devoirs à votre vénéré confrère, Monsieur l’Abbé Camille Bornet. Il repose, en attendant que sa famille le reprenne, dans le caveau des curés de Saint-Vincent, au cimetière de l’Est.

Nous lui avons fait des obsèques aussi dignes que possible. Une quinzaine de prêtres l’entouraient, beaucoup de religieuses, et une assistance nombreuse et profondément recueillie. Il y avait aussi des délégués de la Maison des Prisonniers, dont le directeur, Monsieur Oudot, tenait un des coins de poêle*.

Pour ma part, j’ai tenu à dire moi-même la sainte messe – et à suivre, avec mon vicaire, le corps au cimetière pour représenter à la fois sa paroisse et sa famille. J’ai reçu de touchants témoignages de sympathie que je m’empresse de vous transmettre. Des messes me sont demandées pour lui.

Que Dieu reçoive le sacrifice de cette nouvelle victime de la guerre, et nous rende, Monsieur le Vicaire général, d’autres vocations pour remplacer le vaillant prêtre qui vient de tomber.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Vicaire général, avec mes fraternelles condoléances, l’hommage de mes sentiments très respectueux.

Thiereau
curé de Saint-Vincent


* Autrefois, tenir les cordons du poêle, c’était tenir les cordons reliés au drap funéraire qui recouvrait le cercueil. Le poêle était le drap mortuaire ou la grande pièce de tissu noir ou blanc dont on couvrait le cercueil.
Source : Association des Archivistes de l’Église de France

1944.06.13 – Lettre du curé de Saint-Vincent à l’évêque d’Autun l’informant des funérailles de l’Abbé Bornet

Diocèse d’Autun
Église Cathédrale
de Saint-Vincent
Chalon-sur-Saône

Chalon, le 13 juin 1944


Monseigneur,

Nous venons de faire à la cathédrale les funérailles de Monsieur l’Abbé Camille Bornet, curé de Glux. Son corps repose au caveau des curés de Saint-Vincent au cimetière de l’Est. Nous n’avons pu atteindre sa famille mais l’évêché de Nevers est averti et j’écris aujourd’hui au vicaire général de Nevers pour lui rendre (compte ?) de ses obsèques.

Celle-ci ont été très dignes, sans tapage. Une quinzaine de prêtres l’entouraient, beaucoup de religieuses, et une assistance nombreuse et profondément recueillie.

La maison des prisonniers était représentée par une délégation, car ce prêtre était officier de réserve, capitaine aviateur (?), revenu de captivité l’an passé.

Pour ma part, j’ai tenu à dire moi-même la grand-messe, et à suivre, avec l’un de mes vicaires, le corps au cimetière pour représenter à la fois sa paroisse et sa famille. Car il n’y avait personne du diocèse de Nevers.

J’ai reçu de touchants témoignages de sympathie, et des messes m’ont été demandées pour lui.

La ville de Chalon est relativement calme. Il y a bien des allées et venues de GMR* ou autres, mais tout va normalement pour le moment. On vit cependant dans l’inquiétude pour l’avenir.

Nous sommes sur le point d’abandonner l’idée de colonies de vacances, à cause des difficultés de ravitaillement, qui deviendrait impossible sans transports. Nous allons probablement faire des patronages de vacances.

Mes vicaires vont bien. Monsieur Rob est tout à fait lancé dans son ministère et ses fonctions de directeur de maîtrise. Les enfants l’aiment beaucoup.

Je vous prie d’agréer, Monseigneur, l’hommage de mon filial respect.

Thiereau
curé de Saint-Vincent


* Les Groupes mobiles de réserve, souvent appelés GMR, étaient des unités de police organisées de façon paramilitaire, créées par le gouvernement de Vichy.
Source : Wikipédia

1939.10.30 – Lettre du Capitaine Bornet à M. Blanchot

Capitaine Bornet
Commandant la CA2
295 RI
Secteur 7

30 octobre 1939


Cher monsieur Blanchot

D’abord, je vous donne l’assurance que j’ai eu grande joie à lire des nouvelles de vos chers enfants : Joseph est dans mon secteur, mais où ? Le secteur 7 est immense ; peut-être qu’un jour, au hasard des mouvements qui sont fréquents, pourrons-nous nous rencontrer.

Pour ce qui est de ramener Lucien auprès de son frère, j’ai fait immédiatement des démarches ; et pour le moment, quelles que soient les recommandations, la chose est impossible : les hommes devront rester là où ils ont été mobilisés ; dans la suite, j’espère qu’il en sera comme pendant la dernière guerre ; il faut attendre un décret général du ministre, autorisant à frères à se retrouver dans la unité.

J’espère que vous allez bien et qu’à Glux on ne se ressent pas trop de la guerre : ma pensée vous rejoint tous bien souvent et je ne cesse de me demander ce que deviennent tous ces pauvres enfants mobilisés.

Jusqu’ici nous n’avons pas été exposés, cela ne nous empêche pas de subir bien des misères avec le temps qui reste si froid et si (?) – et ça n’est que le commencement : espérons quand même !

Au revoir, cher monsieur Blanchot, dites mon souvenir au gens et à vos enfants surtout, et croyez à mes sentiments les meilleurs.

C. Bornet

1945.06.22 – Lettre du préfet de la Nièvre à Monseigneur Flynn Évêque de Nevers

Préfecture de la Nièvre
2e Division
1er Bureau
Objet :
Police générale
Transport des corps

Nevers, le 22 juin 1945




Monseigneur,

J’ai été saisi par M. le maire de Glux d’une demande présentée par la famille de M. l’Abbé Bornet, ex-curé de cette localité, décédé le 9 juin 1944 à Chalon-sur-Saône, après avoir été martyrisé par la Gestapo, tendant à transporter le corps de ce dernier de Chalon-sur-Saône à Glux pour le faire inhumer dans l’Église Paroissiale.

Je suis heureux de vous informer que bien que les transports de corps soient actuellement suspendus et les inhumations dans les églises, interdites par la réglementation en vigueur, M. le Ministre de l’Intérieur, saisi par mes soins de la question, vient, par dépêche du 14 juin courant, d’autoriser, à titre exceptionnel, l’inhumation du corps de M. l’Abbé Bornet dans l’église de Glux.

Par courrier de ce jour, j’interviens auprès de mon collègue de Saône-et-Loire afin qu’il accorde à la famille l’autorisation de transporter le corps.

Veuillez agréer, Monseigneur, l’assurance de ma haute considération.

Monseigneur FLYNN
Évêque de Nevers

le Préfet,
(Signature)

Lettre de l’abbé Monteillet, curé de Villapourçon à chanoine Andriot ?

Mon cher ami

Le 8 mars (…lacune…) m’adresse à René Bornet. Je (…lacune…) de négligence (…lacune…) lui demande de ne plus tarder à te rendre visite. L’as-tu vu ? Pour vous permettre de prendre sans lui, si nécessaire, une décision, je t’envoie la déposition de Madame Bornet et de Madame Gaillot, présidente de la ligue A.C.F. à Glux, ces dames accompagnant René Bornet à Chalon.

1 L’arrestation

Le 31 mai, 12 3/4, l’Abbé Bornet est au presbytère ; trois voitures allemandes, arrivent à Glux. Avant l’arrêt de ces voitures, les Allemands descendent, se précipitent, cernent la maison Blanchot et le presbytère. 1 mitrailleuse est mise en position au-dessus du garage. Elle garde le nord et l’ouest du presbytère. 1 sentinelle est placée au grand portail, surveillant l’est, une seconde est au jardin. L’officier suivi de son interprète entre et procède à l’arrestation. On ignore ce qui s’est passé, la bonne ayant fui le presbytère. 1 h. L’abbé Bornet, une musette à l’épaule et en manteau quitte sa chère maison. Il aperçoit sa bonne, lui dit « Au revoir, Jeanne », embrasse quelques enfants qui pleuraient et c’est le départ.

2 L’interrogatoire à Nevers

Le frère de l’abbé B. est allé trouver le chef de la secrète allemande. Il demande le motif de l’arrestation de son frère ; affirme la parfaite loyauté de l’abbé, officier français, ni communiste, ni anti-allemand.

Réponse de l’allemand : Bornet est bien pire, a confessé des hommes du maquis, leur rapporter la communion, célébré la messe et prononcé un sermon pour les exciter. Il est classé ennemi n°1 par son influence.

On voulut lui faire avouer qu’il avait des armes et des munitions.

Bornet répondit « Je ne puis rien dire, puisque je ne sais rien. »

Le chef : « Votre vie est en danger et vous refusez d’avouer. »

M. Bornet : « La mort ne me fait pas peur, j’offre le sacrifice de ma vie au bon Dieu. »

Le chef à René Bornet : « Devant l’attitude d’un homme semblable, je me suis vu dans la nécessité de le frapper. »

Au frère Bornet – « Dans toute ma carrière, je ne me suis jamais trouvé face à un homme aussi arrogant » et prenant à partie l’abbé de Thernay (sic), curé de Bassou (…lacune…) présent à l’entretien, il dit :

« Moi j’adore un dieu vivant. Un dieu que je connais, mais vos soutanes, je les hais. »

Mardi 6 mai

L’abbé Bornet est dirigé sur Chalon. À Château-Chinon, arrêt. Bornet n’a pas pu adresser la parole aux amis qui venaient de lui dire un dernier adieu, les a salué de la main.

Mercredi 7 mai

L’abbé a subi la torture. Le gardien était français
Les gardiens de service ont affirmé avoir entendu des cris atroces de bête humaine traquée. Ils ignoraient que la victime fut un prêtre.

Jeudi 8 mai

Les gardiens continuent à entendre les cris de douleur.

Vendredi 9 mai

Vers 7 h du soir, le gardien français de passage dans le couloir est appelé par les sentinelles allemandes qui ont dit « Venez voir, un détenu qui s’est pendu. Il a une soutane ,se fait passer pour un prêtre, ce n’est pas un prêtre, c’est un espion. »

Le gardien français entre dans la cellule, voit l’abbé étendu à terre au milieu de la cellule, le prend aux épaules sur son bras, lui passe la main autour du cou, et ne constate aucune trace de strangulation.

Bornet vit encore. Il n’a pu prononcer aucune parole. Seul ses yeux « de gros yeux qui me fixaient », dit le gardien, « parlaient encore. »

Ayant déboutonné la soutane, il a constaté la poitrine défoncée en sang, défoncée à coup de crosse de fusil, plus vraisemblablement de talon de bottes, de l’écume rose à la bouche, les oreilles pleines de sang craquelé, les mains noires.

L’infirmier allemand lui a fait deux piqûres, est entré en agonie et à 11 h du soir a rendu le dernier soupir.

Le 10 mai, a été transporté à la morgue

J’attends vos ordres. Ne tardez pas. Hier à la mission de Villapourçon : 110 personnes. À Glux au 3e jour de mission, 150 personnes ont suivi les exercices.