Préfecture de la Nièvre 2e Division 1er Bureau Objet : Police générale Transport des corps
Nevers, le 22 juin 1945
Monseigneur,
J’ai été saisi par M. le maire de Glux d’une demande présentée par la famille de M. l’Abbé Bornet, ex-curé de cette localité, décédé le 9 juin 1944 à Chalon-sur-Saône, après avoir été martyrisé par la Gestapo, tendant à transporter le corps de ce dernier de Chalon-sur-Saône à Glux pour le faire inhumer dans l’Église Paroissiale.
Je suis heureux de vous informer que bien que les transports de corps soient actuellement suspendus et les inhumations dans les églises, interdites par la réglementation en vigueur, M. le Ministre de l’Intérieur, saisi par mes soins de la question, vient, par dépêche du 14 juin courant, d’autoriser, à titre exceptionnel, l’inhumation du corps de M. l’Abbé Bornet dans l’église de Glux.
Par courrier de ce jour, j’interviens auprès de mon collègue de Saône-et-Loire afin qu’il accorde à la famille l’autorisation de transporter le corps.
Veuillez agréer, Monseigneur, l’assurance de ma haute considération.
Le 8 mars (…lacune…) m’adresse à René Bornet. Je (…lacune…) de négligence (…lacune…) lui demande de ne plus tarder à te rendre visite. L’as-tu vu ? Pour vous permettre de prendre sans lui, si nécessaire, une décision, je t’envoie la déposition de Madame Bornet et de Madame Gaillot, présidente de la ligue A.C.F. à Glux, ces dames accompagnant René Bornet à Chalon.
1 L’arrestation
Le 31 mai, 12 3/4, l’Abbé Bornet est au presbytère ; trois voitures allemandes, arrivent à Glux. Avant l’arrêt de ces voitures, les Allemands descendent, se précipitent, cernent la maison Blanchot et le presbytère. 1 mitrailleuse est mise en position au-dessus du garage. Elle garde le nord et l’ouest du presbytère. 1 sentinelle est placée au grand portail, surveillant l’est, une seconde est au jardin. L’officier suivi de son interprète entre et procède à l’arrestation. On ignore ce qui s’est passé, la bonne ayant fui le presbytère. 1 h. L’abbé Bornet, une musette à l’épaule et en manteau quitte sa chère maison. Il aperçoit sa bonne, lui dit « Au revoir, Jeanne », embrasse quelques enfants qui pleuraient et c’est le départ.
2 L’interrogatoire à Nevers
Le frère de l’abbé B. est allé trouver le chef de la secrète allemande. Il demande le motif de l’arrestation de son frère ; affirme la parfaite loyauté de l’abbé, officier français, ni communiste, ni anti-allemand.
Réponse de l’allemand : Bornet est bien pire, a confessé des hommes du maquis, leur rapporter la communion, célébré la messe et prononcé un sermon pour les exciter. Il est classé ennemi n°1 par son influence.
On voulut lui faire avouer qu’il avait des armes et des munitions.
Bornet répondit « Je ne puis rien dire, puisque je ne sais rien. »
Le chef : « Votre vie est en danger et vous refusez d’avouer. »
M. Bornet : « La mort ne me fait pas peur, j’offre le sacrifice de ma vie au bon Dieu. »
Le chef à René Bornet : « Devant l’attitude d’un homme semblable, je me suis vu dans la nécessité de le frapper. »
Au frère Bornet – « Dans toute ma carrière, je ne me suis jamais trouvé face à un homme aussi arrogant » et prenant à partie l’abbé de Thernay (sic), curé de Bassou (…lacune…) présent à l’entretien, il dit :
« Moi j’adore un dieu vivant. Un dieu que je connais, mais vos soutanes, je les hais. »
Mardi 6 mai
L’abbé Bornet est dirigé sur Chalon. À Château-Chinon, arrêt. Bornet n’a pas pu adresser la parole aux amis qui venaient de lui dire un dernier adieu, les a salué de la main.
Mercredi 7 mai
L’abbé a subi la torture. Le gardien était français Les gardiens de service ont affirmé avoir entendu des cris atroces de bête humaine traquée. Ils ignoraient que la victime fut un prêtre.
Jeudi 8 mai
Les gardiens continuent à entendre les cris de douleur.
Vendredi 9 mai
Vers 7 h du soir, le gardien français de passage dans le couloir est appelé par les sentinelles allemandes qui ont dit « Venez voir, un détenu qui s’est pendu. Il a une soutane ,se fait passer pour un prêtre, ce n’est pas un prêtre, c’est un espion. »
Le gardien français entre dans la cellule, voit l’abbé étendu à terre au milieu de la cellule, le prend aux épaules sur son bras, lui passe la main autour du cou, et ne constate aucune trace de strangulation.
Bornet vit encore. Il n’a pu prononcer aucune parole. Seul ses yeux « de gros yeux qui me fixaient », dit le gardien, « parlaient encore. »
Ayant déboutonné la soutane, il a constaté la poitrine défoncée en sang, défoncée à coup de crosse de fusil, plus vraisemblablement de talon de bottes, de l’écume rose à la bouche, les oreilles pleines de sang craquelé, les mains noires.
L’infirmier allemand lui a fait deux piqûres, est entré en agonie et à 11 h du soir a rendu le dernier soupir.
Le 10 mai, a été transporté à la morgue
J’attends vos ordres. Ne tardez pas. Hier à la mission de Villapourçon : 110 personnes. À Glux au 3e jour de mission, 150 personnes ont suivi les exercices.
L’an mil neuf cent vingt-cinq, le 17 du mois de janvier, M. l’Abbé Camille Bornet en vertu de sa nomination faite par Mgr l’Évêque, en date du 8 janvier, a pris possession du vicariat de la paroisse de Decize.
Signature du Curé
Signature du Vicaire C. Bornet
Cet acte, après avoir été copié au registre paroissial, sera, sans délai, retourné à la Chancellerie.
Plusieurs fois déjà, je vous ai parlé de mon désir de réintégrer mon diocèse d’origine, et donc de rentrer au grand séminaire de Nevers. Il y avait avec Versailles une question très délicate à trancher puisque le séminaire de Versailles m’avait pris à sa charge. J’ai donc essayé de soumettre mon cas à monsieur le Supérieur de Versailles, qui me répond en ces termes : « Vous êtes nôtre ; vous devez rester nôtre ; vous n’avez pas à vous occuper de la question matérielle ; nous vous attendons aux rentrées d’octobre prochain ». À (…lacune…), réponse les démarches de mon côté (…lacune…) (?) ; et il semble que je (…lacune…) aux (ordres-?) affectueux de mon supérieur (…lacune…) désir de rentrer à Nevers n’en est pas (…lacune…) cela ; aussi en venant vous le renouveler (…lacune…) vous demande si les démarches utiles ne (devraient-?) être faites par Nevers. Je sais que (mon-?) cousin, monsieur le Curé de Saint-Etienne, a (…lacune…) dans ce sens à mes bienfaiteurs ; mais (la question-?) regarde surtout le séminaire de Versailles.
j’espère, monsieur le Supérieur (que vous-?) voudrez bien prendre ma lettre en considération.
Je demande à Dieu d’éclairer selon (…lacune…) ceux dont (dépendent-?) mon avenir sacerdotal.
Veuillez croire, monsieur le Supérieur en mes sentiments respectueux.
Veuillez m’excuser d’avoir mis si longtemps à vous répondre. Votre lettre m’a trouvé dans les embarras de la rentrée, alors que, nouveau Supérieur, j’avais à me mettre au courant de l’administration d’une nombreuse, communauté, et, en même temps, à réorganiser la maison. De plus, je ne pouvais vous répondre directement au sujet de Camille Bornet : car il est entré ici au moment de la guerre : j’étais mobilisé et je ne l’ai pour ainsi dire, pas connu. Il m’a donc fallu recourir aux lumières du Supérieur intérimaire de guerre, qui était en vacances au loin. Tout cela a demandé du temps. Mais j’ai à peu près résolu la question. Voici ce qu’il en est.
Avant de vous donner mon témoignage sur Camille Bornet, j’ai tenu à savoir dans (…lacune…) de pension : il avait une bourse fournie par le diocèse. Les frais généraux et les frais d’entretien étaient payés pour lui par une bienfaitrice, par l’intermédiaire d’un vicaire du Chesnay. Je ne sais pas si la bienfaitrice avait mis à ses libéralités la condition que le bénéficiaire servirait dans le diocèse de Versailles : je ne le pense pas, en tous cas, Camille Bornet, le saurait en écrivant à l’abbé Torry, le vicaire qui servait d’intermédiaire. Mais il reste que le diocèse a donné deux ans de pension pour ce jeune homme : et si celui-ci veut entrer au diocèse de Nevers, ce qui est son droit, je crois que le diocèse de Nevers doit, en justice, compensation à Versailles. Notre pension était, alors, de 750 Fr. pour les basses classes, qu’il a suivies la première année où il était ici (Quatrième) et de 850 Fr. pour les hautes classes qu’il a suivi la seconde année (Seconde). Ce seraient donc 1600 Fr. que Nevers devrait à Versailles. Comme depuis lors, notre pension a augmenté et que la valeur de l’argent a diminué (ce …lacune… même), je crois que je n’exagère rien en vous demandant la susdite somme comme une compensation qui me paraît due au diocèse.
Ceci posé, nous nous voyons pas d’inconvénient à ce que Camille Bornet rentre dans son diocèse. Sans doute, nous aurions mieux aimé le garder. C’était un jeune homme d’une très bonne tenue, d’une piété sérieuse, très assidu au travail. Nous estimions capable de faire de bonnes études. Son caractère était bon, peut-être un peu susceptible et attaché à ses opinions ; mais il avait, en somme, une nature qui offrait beaucoup de ressources. Il fera certainement, à moins que la guerre ne l’ait beaucoup changé, un excellent élève au grand séminaire.
Veuillez agréer, monsieur le Supérieur, avec mes excuses pour ce long préambule, tout consacré aux questions matérielles qu’il m’a paru de mon devoir de traiter, l’expression de mes sentiments de respectueux et religieux dévouement,
Certificat de confirmation délivré le 14 janvier 1920.
Diocèse de Nevers
Paroisse de Billy-sur-Oisy
Je soussigné, curé d’Oisy, desservant Billy-sur-Oisy, certifie que Camille Bornet a été confirmé le 9 mai 1912 dans l’église de Corvol-l’Orgueilleux par Sa Grandeur Monseigneur Chatelus.
Extrait du registre des baptêmes délivré le 30 novembre 1921 par le Curé de Champlemy.
Extrait du registre des Baptêmes de la Paroisse de Champlemy pour l’année 1896
Aujourd’hui deux mai mil huit cent quatre-vingt seize a été baptisé Philippe né à Champlemy le 24 avril du légitime mariage de Auguste Bornet et de Adélaïde Lhuissier. Le Parrain a été Philippe Lhuissier et la marraine Maria Bornet
Bulletin de naissance délivré le 16 janvier 1920 par le maire de Champlemy.
Le vingt-quatre avril mil huit cent quatre-vingts seize est né à Champlemy (Nièvre) un enfant de sexe masculin prénommé Camille Philippe fils de Bornet Auguste Jacques et de Lussier Adélaïde
Glux-en-Glenne. Une journée hommage à l’abbé Bornet
Une journée de commémoration de la mort de l’abbé Bornet, le 9 juin 1944, a été organisée dimanche dernier. Récit.
Alors curé de Saint-Prix et Glux-en-Glenne, l’abbé Bornet avait été arrêté et martyrisé par la Gestapo à Chalon-sur-Saône. Sa sépulture se trouve dans l’église de Glux.
La journée de commémoration aurait dû se tenir en juin 2024. René Blanchot, maire de Glux à l’époque, en était à l’initiative ; il s’y était impliqué et engagé de manière très forte, mais la maladie ne lui avait pas permis d’aller jusqu’au bout de ce projet.
Le programme de la journée, chargé, a commencé par une marche mémorielle entre l’église de Saint-Prix et celle de Glux-en-Glenne, sur le chemin qu’empruntait régulièrement l’abbé Bornet pour desservir ses deux clochers en passant par le hameau de Villechaise. C’est le chemin qu’il avait pris, le matin du mercredi 31 mai 1944, pour rejoindre sa cure à Glux, où il allait être arrêté en début d’après-midi.
Secouriste
À leur arrivée sur le parvis de l’église de Glux, les marcheurs ont trouvé monseigneur Grégoire Drouot, évêque de Nevers, un peu avant 10 heures. La cérémonie pouvait commencer, en présence de nombreux élus locaux et des communes alentour. La présence d’un porte-drapeau, Stéphane Doreau, descendant d’une habitante de Glux et d’un lieutenant-colonel de l’armée de Terre, achevait de donner un caractère solennel à cette cérémonie républicaine.
Tout d’abord, un discours de la maire de Glux a rendu hommage à la profonde humanité de l’abbé Bornet, toujours perceptible plus de quatre-vingts ans après sa disparition, à son ouverture, à son dévouement pour les habitants des deux communes, notamment pour les soins aux malades que sa formation de secouriste lors de la Première Guerre mondiale lui avait permis de prodiguer. Deux jeunes filles de la commune ont lu les noms des morts de la Seconde Guerre mondiale, dont l’abbé Bornet et Émile Blanchot, arrêté en même temps que lui.
Après le dépôt des gerbes au monument aux Morts, La Marseillaise a été chantée, a cappella, par une assistance à la fois attentive et participative. Enfin, Le chant des Partisans a résonné pour conclure ce moment de recueillement républicain.
Le président de l’association du Patrimoine du pays de Glux, Yvan Nemo, a fait à son tour un discours où, après avoir rendu hommage à René Blanchot, il a rappelé le rôle crucial joué dans la transmission de la mémoire et du souvenir de l’abbé Bornet par Roger Bornet, son neveu, et sa femme Danielle, par Élisabeth Duvernoy, habitante de Villechaise, et par l’abbé Alexandre, curé de Glux et de Saint-Prix, notamment, de 1992 à 2009. Sans eux, sans leur travail patient et passionné, la mémoire de l’abbé Bornet ne pourrait, aujourd’hui, être aussi présente et vivante.
Profonde humanité
Rappelant à son tour la profonde humanité qui se dégage de la vie de l’abbé Bornet, de son engagement et de son dévouement, il a invité les participants à entrer dans l’église, dans les pas de l’abbé Bornet et de ce chemin d’humanité que fut sa vie. Ensuite, dans l’église, tous ont pu profiter d’une conférence de Thomas Terrien, historien, sur “L’engagement du clergé du Morvan dans la Résistance”. À l’issue de cette conférence, une messe a été co-célébrée par monseigneur Drouot et le père Richard, curé de la paroisse.
L’exposition sur l’abbé Bornet et sur la Résistance dans le clergé du Morvan, installée dans l’église à l’occasion de cette commémoration, a accueilli ses premiers visiteurs après cette célébration. Cette exposition restera accessible et visible tout l’été 2025.
Après un pique-nique dans le parc du château de Contenson, monseigneur Drouot a béni la croix de l’Échenault, sous le mont Beuvray, rénovée il y a quelques années par l’association du Patrimoine du Pays de Glux-en-Glenne.